- 2012 Peinture (1)
- A propos de l'auteur. (1)
- Arrière-pays (5)
- Carnets de Voyage (4)
- catalogue 2001_2009 (4)
- Des rives des continents (1)
- estampes (1)
- expositions (3)
- Galerie gillig 2011 (2)
- L'écume des saisons (8)
- Recueil (1)
- février : 2012
- novembre : 2011
- octobre : 2011
- août : 2011
- juillet : 2011
- juin : 2011
- avril : 2011
- mars : 2011
- août : 2010
- avril : 2010
- mars : 2010
- novembre : 2009
- septembre : 2009
- avril : 2009
- décembre : 2008
- novembre : 2008
- septembre : 2008
- mai : 2008
- avril : 2008
- mars : 2008
- janvier : 2008
- novembre : 2007
- octobre : 2007
DESSINS 1992 - 2011

Livre photo Prestige
80 pages couleurs finition de couverture mate rigide.
Oeuvres sur papier 1992 - 2011 de Jacques THOMANN
Texte de Paul GUERIN
Traduction du texte français en anglais Vincent NASH
Photographies Jacques THOMANN
Ce recueil est lisible gratuitement sous,
http://www.photoways.com/creation/944507458
———————————-
DESSINS 1992 - 2011.
Avec ce recueil d’oeuvres sur papier faites au cours de ces vingt dernières années, Jacques Thomann nous donne accès à sa pratique du dessin qui loin de se limiter à une activité préparatoire ou ” parallèle ” à sa peinture constitue, dans l’exercice quotidien du regard et de la main, le champ où se formule et se renouvelle le plus intime de sa pensée plastique.
C’est en effet sous le mode de séries d’oeuvres réunies sous le titre d’un voyage ou de l’exploration dans l’atelier d’un thème - bien plus que d’un motif - que s’approfondit une expérience et s’inventent des réponses aux questions que suscitent chez un artiste l’énigme silencieuse et permanente du visible.

Au fil de la série intitulée Oiseau, telle que la succession de ces planches en considère l’évolution, s’observe une sensible inflexion de son rapport à la couleur et au geste. Si certaines pièces participent encore du foisonnement luxuriant des couleurs qui animait l’immobilité des natures mortes et des portraits des ” Vies silencieuses “, une brutale raréfaction et une relative extinction de celles-ci accompagnent une soudaine affirmation de la gestuelle dans les grands lavis et pastels à l’huile. Sur des fonds gris ou bruns, la couleur a perdu un éclat qui atteignait parfois un effet de luminescence. Les tons s’assourdissent, les bleus et les rouges imprégnant cet oiseau mort, aux ailes en explosion, - des teintes d’un ciel perdu et de sang séché.

Et lorsque le geste se restreint pour sembler faire un plus modeste ” retour au motif “, évoquant sur des papiers de grands formats certains oiseaux suspendus par une patte de toiles de Chardin, le dessin de Thomann en vient alors à perdre toute coloration symbolique et matérielle. Le pastel noir ne fait plus qu’accompagner la rotation du fil et la désarticulation au fil des jours de l’oiseau avec une fidélité paradoxale car la silhouette familière de l’animal y devient méconnaissable, brouillée par l’expansion graphique et cadavérique de son plumage et en partie dissoute par l’évanouissement de son contour dans le blanc du papier.

Le dessin de Jacques Thomann opère en pleine conscience de ce pouvoir qu’a la ligne de créer du sens selon sa propre nécessité et dans une franche liberté par rapport au langage comme l’indique la bizarrerie grammaticale de ce titre: Ligne voyageur. Il réunie une série de grands pastels colorés dans lesquels un oeil attentif se plairait à suivre d’une pièce à l’autre la migration du monogramme rouge de l’artiste en divers lieux de la feuille! La couleur y jouera bien sûr un rôle plus important, mais quand elle n’est pas le fond, voire la tache d’où émerge un crâne puis une tête, elle ne fait que se prêter aux jeux de la ligne, animée d’une singulière vigueur gestuelle, avec le visage humain.
Son apparente centralité résulte de ce qu’il est bien plus la cible des trajectoires graphiques - de largeurs et de couleurs variables - que le motif dont elles serviraient le contour ou le modelé. Elles s’emploient au contraire à sinuer autour de lui, à le faire rouler au bas de l’image, à le recouvrir partiellement, à ébaucher le cadre de son surgissement, voire à l’enclore dans une forme de pot…Mais surtout, la com-position de leurs tracés donne au papier l’épaisseur temporelle d’une stratification de flux graphiques successifs au sein desquels ce visage va conserver une présence spectrale ou leur opposer une persistance littéralement ” tétue “. Et, tantôt déformé, douloureux ou curieux, il ira jusqu’à prêter son masque au plissement rouge de l’une des strates, rideau ainsi à demi levé sur un théâtre graphique activement silencieux.

C’est dans une évidente profondeur scénique que prennent place les Figures d’atelier, une série où la quasi-absence de la couleur ouvre le champ à la figuration d’une multiplicité de choses identifiables comme les éléments habituels d’un intérieur. À tel point que ce titre semble s’être imposé pour ramener l’attention sur la présence discrète d’un personnage au milieu de ce mobilier. Le dessin y fragilise sa consistance bien plus radicalement que celle des autres objets dont il se borne à interrompre les contours, une fois ceux-ci rendus reconnaissables sinon dans leur nature exacte, au moins dans leur nombre et leur densité graphique. Cette multiplicité des lignes tracées sur le blanc du papier semble alors prendre la fonction rythmique de faire vibrer ( ou ” virer ” ) en profondeur la surface de la feuille sans qu’il soit nécessaire de donner par du modelé un aspect tangible aux objets. Et, par cette subtile mesure des pouvoirs du dessin, le dynamisme graphique qui s’exerce dans l’atelier dévoile dans la figuration des choses mais surtout du personnage une relation profonde du portrait avec la position et le geste du retrait…

Ce qu’il y a de fondamentalement aventureux dans la pratique thomannienne du dessin se manifeste dans la grande diversité des pièces de L’arrière-pays: sous des titres parfois aux allures de jeux de mots, [ L’area renvoie simultanément à l’aire où niche un oiseau et à une chambre d’un service hospitalier de réanimation ], des pièces relevant du paysage voisinent avec d’autres qui semblent prolonger les thèmes et les démarches de séries précédentes et élargissent la technique à l’encre de Chine et au collage.
À l’exception hautement significative de l’obturation graphique de L’area, le blanc du papier y prédomine de telle sorte que c’est avec une rigoureuse économie dans le nombre ou les types de tracés mis en oeuvre que le monde extérieur s’y écrit par un espacement de (ses) signes dans un style tout autant figuratif que calligraphique. La composition et l’explosion des traits répétés de Dahlias touche à la vérité végétale de la structure et de l’éclosion de ces fleurs bien plus intimement que ne l’aurait fait le rendu coloré de leurs pétales. Et dans Chair fleurie, les tiges et les corolles se sont disjointes comme les traits et la couleur sur un papier dont la blancheur s’est délicatement fardée en visage pour les réunir autour de son regard…

Cette relation de la chair avec la couleur est ainsi l’enjeu des portraits de randonneurs De l’Ardèche. La Ligne s’y fait cette fois docile au corps du voyageur dans un amical respect de l’individualité de leurs traits et de leurs silhouettes tandis que la couleur déploie sa fantaisie à vêtir d’ombre ou de lumière leurs nudités sereines.

Dans ses déjà nombreux carnets de voyage, Thomann utilise l’aquarelle et l’encre de Chine pour des dessins qui fixent rapidement et très librement ses rencontres de personnes, de paysages, d’architectures sur des pages qu’il annote aussi de réflexions personnelles ou d’indications de lieux, de dates. Mais ces techniques légères qui offrent sur le terrain l’atout de leur commodité se transforment dans l’atelier en épreuves pour la main et la pensée. Outre le fait que ces techniques interdisent tout repentir dans l’exécution, nulle mention verbale ne se justifie désormais dans des surfaces du papier qui seraient restées vierges du simple fait des circonstances ! Ce n’est donc pas dans le sens d’une ” finition ” à l’atelier de ce qui aurait été esquissé sur le terrain que se rendra sensible l’enjeu de ces dessins mais bien plutôt dans ce qui fera leur étrangeté par rapport au présupposé ” réaliste ” de leur intitulé général: Du pays sarde.
Aucun motif ” exotique “, emblématique de cet Ailleurs n’est mis en évidence par ces images. Rien ne spécifie ni même ne localise La mine abandonnée dans cette vue d’un bord de mer en quelque sorte générique, fondamentalement peu différent de celui de La crique ou du Cap. Par contre plusieurs étrangetés y insistent: la ténuité de la ligne d’horizon entre le ciel et la mer, jointe à l’absence de tout reflet de la côte à la surface de l’eau. Ne pourrait-on alors y entendre le refus radical du Dessin de laisser à la Nature l’autorité décisive sur la structure de l’image ni même la moindre possibilité de produire d’elle-même quelque forme par réflexion naturelle d’une hauteur de terre dans l’eau ? L’aquarelle réagira en effet sans partage tout le champ de l’image en réduisant le visible au jeu de quelques teintes de son choix !
En outre, plusieurs autres dessins donnent la préséance aux personnages sur l’environnement où ils se trouvent. La rivière est bien moins définie que l’homme et le chien, malgré leur relative transparence d’apparitions; la figure du randonneur tenant une plume à la main s’inscrit sur l’horizon et imprègne le visible du Rocher aux vautours plus profondément que ne le font le relief et la masse de la montagne. Et si La corniche
était moins une image nocturne qu’une entaille de clarté ouverte dans l’obscur, c’est au contact du corps même des figures de De l’aube à l’aube, que les teintes changeantes du ciel se perfusent l’une l’autre en une poétique contraction du temps.
Une dimension proprement poétique, déjà immédiatement lisible dans les écrits mêlés aux images sur les pages des carnets de voyage, est en effet silencieusement visible au coeur des inventions permanentes de tracé, de couleur et de composition qui donnent une vie étrange et un sens jamais fixé à l’ensemble de ces dessins. Dans la variété de ses thèmes comme dans les multiples variations de leur mise en oeuvre plastique, l’art de Jacques Thomann s’offre donc au regard comme une poésie visuelle aussi généreuse que troublante. Mais peut-il en être autrement pour un artiste dont l’expérience humaine et créatrice lui a donné à méditer par l’oeil et par la main cette énigme insistante et passionnante: que ” Tout est brutale beauté ” *
Paul GUERIN
Octobre 2011
___________________
* Tel est le titre que Thomann donna à une exposition de ses peintures, présentée en novembre 2010 par la Galerie Chantal Bamberger, et suivie d’une sélection de celle-ci, accrue de nouvelles pièces par la Galerie Bertrand Gillig, en 2011, également à Strasbourg.